Paroles de François Libermann
EUROSPIRITAINS PRIER LIBERMANN

Consolations pour la mort d'une mère.
Etre tout à Dieu, en tout, partout et toujours
  (A un séminariste, Issy, 20 juillet 1835)

J'ai appris votre départ précipité et l'acci
dent qui l'a causé. Que vous dirai-je pour vous consoler? Le bon Dieu l'a voulu: c'est toute la consolation et toute la joie d'un chrétien. Nous ne devons plus avoir de vie sur la terre; tout notre trésor est dans le ciel, depuis que Notre-Seigneur Jésus-Christ y est monté; par conséquent, notre coeur doit y être tout entier, parce que notre coeur est toujours là où est notre trésor; et si notre coeur est tout entier dans le ciel, qu'avons-nous de commun avec la terre? Vivons comme les anges et les saints vivent dans le ciel. Ils n'ont jamais à pleurer ni à gémir sur personne; leur âme est inaccessible à toute douleur et à toute séparation, parce qu'ils sont attachés à une seule chose, c'est-à-dire à Dieu, et Dieu ne leur manque jamais. Si nous en faisons autant, si nous ne nous attachons qu'à Dieu seul à l'exclusion de toute chose créée, notre âme sera toujours dans une profonde paix; tandis que si nous mettons tous nos désirs et toutes nos affections dans les choses de la terre, nous serons, tôt ou tard, dans l'affliction et la tristesse; car voici ce qui arrive toujours: ou nous sommes obligés de les quitter, ou elles nous quittent.
Ce n'est pas, mon cher, que je veuille blâmer la peine qu'a dû vous causer tout naturellement la mort de votre mère, et même les larmes que vous avez versées, comme on me l'a raconté; je ne crois pas du tout qu'il y ait du mal en cela, pourvu que cette douleur et ces larmes restent  dans l'ordre, qu'elles ne procèdent pas de passion, c'est-à-dire d'une affection trop vive et trop naturelle, de désolation, de désespoir, etc. Or, il est très facile de voir si elles restent dans l'ordre; car en ce cas, loin de nous désoler et de nous troubler, elles nous élèvent à Dieu et nous laissent dans une parfaite paix, et l'esprit entièrement libre; elles ne nous empêchent pas de faire tranquillement notre oraison et nos autres exercices de piété, et ne nous troublent pas l'imagination de manière à nous rendre incapables de toute autre pensée. L'idée nous en revient, il est vrai, bien souvent, et elle se représente à l'âme sous toutes sortes d'aspects; elle nous pénètre de douleur, nous donne quelquefois des angoisses; mais le tout se fait avec paix (au moins cela ne nous l'enlève-t-il pas), et avec une soumission parfaite à la très sainte volonté de Dieu.
Une peine semblable, bien prise, nous fait avancer beaucoup dans le saint amour de Dieu. Il en est de cette épreuve comme de toute autre croix qui nous vient de la main de Dieu; il faut la recevoir avec tendresse, la souffrir avec joie et très grand amour, savourant toute la douleur qui nous en revient, comme un gourmand savoure un bon morceau qu'on lui sert de la table du roi.
Vous désirez, mon très chèr, que je vous dise un mot de la conduite que vous avez à tenir pendant les vacances. Pauvre homme que je suis! que puis-je vous dire de bon? Je ne veux pas cependant vous affliger en me taisant. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, et je vous répondrai comme je le pourrai.

Il y a certaines règles que vous devez observer pour votre intérieur, et d'autres qui concernent l'extérieur.

CONDUITE INTERIEURE

Pour l'intérieur, vous devez être parfait chrétien et aimer Dieu de toute la plénitude de votre âme, autant pendant les vacances que pendant l'année; il faut être aussi renoncé, aussi uni à Notre-Seigneur Jésus-Christ, aussi retiré au-dedans de soi-même, aussi fidèle à la grâce et aussi homme intérieur. Il n'y a pas un instant de notre vie où tous nos désirs, toutes nos affections, toutes nos volontés et toutes les puissances de notre âme ne doivent être entièrement et uniquement consacrés à Dieu seul. Il faut que nous soyons tout à Dieu, en tout, partout et toujours. Si, dans le cours de notre vie, notre âme s'est laissée aller pendant un seul clin d'oeil à un seul de nos désirs naturels, nous pouvons dire que nous avons été des misérables pendant un clin d'oeil.

Tâchez donc, mon très cher frère, d'être fidèle pendant ces vacances à trois points principalement.

D'abord prenez une résolution inébranlable de ne vivre que pour Dieu seul; par conséquent ne vous recherchez en rien, ne vous laissez pas aller au désir de jouir et d'être content. Il n'y a pas de jouissance pour nous sur la terre. Dieu seul est notre amour et notre tout; hors lui de lui nous n'avons rien et nous ne devons rien avoir. Faites attention à ne pas prendre ces mots de travers. Je ne veux pas dire qu'il faille rejeter toutes les choses qui sont nécessaires et utiles pour les distractions d'esprit, comme promenades et autres choses récréatives de ce genre; je veux dire seulement que, dans le fond intime de votre coeur, vous ne savouriez pas les jouissances de la terre, que vous n'y preniez pas même part dans votre intérieur, que vous ne recherchiez pas même celles qui sont spirituelles, vous contentant de vous donner à Dieu, sans aucun retour sur vous-même, et de vous rendre en tout agréable devant lui.

La seconde chose qu'il faut faire, c'est de conserver votre âme dans la paix devant Dieu. Tenez-vous toujours bien uni à Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin de ne rien faire qu'en son amour. Il faut que tous les mouvements de votre âme partent de ce fond d'amour qu'il a mis en vous et qu'il augmentera de jour en jour. S'il vous échappe quelque faute, prenez garde de laisser entrer l'inquiétude dans votre coeur; il doit être pur et saint devant Dieu, mais jamais il ne doit se troubler. Dès que le trouble y entre, c'est une preuve qu'il n'est pas dans la pureté et la sainteté de Dieu; car partout où est Dieu, là aussi est la paix. S'il arrive que l'ennui et le trouble veuillent s'emparer de vous (et je crois que cela vous arrivera souvent pendant le temps que vous serez obligé de passer avec le monde), ne vous en affligez pas. Tant que ce n'est qu'une tentation, loin de vous faire du mal, elle ne servira qu'à vous établir dans la véritable paix, et vous attachera de plus en plus à Dieu, en vous convainquant toujours davantage de l'extrême misère de ce monde et de la vanité de tout ce qui n'est pas Dieu. Tâchez donc de supporter humblement et devant Dieu la peine provenant de cet ennui et de ce trouble qui veulent s'introduire dans votre âme.

La troisième chose, c'est de veiller doucement sur votre intérieur, afin qu'il ne s'y glisse aucune affection naturelle, et que vous ne cessiez pas un instant d'être intimement uni à Dieu, qui demeure en vous. Il ne faut pas pour cela que vous ayez l'esprit tendu, ni que vous fassiez des efforts de coeur. Nous avons dit souvent et il est expressément convenu entre nous qu'il ne faut pas faire de ces efforts sensibles, qui ne sont jamais capables de nous procurer cette grâce de la présence de Dieu en nous. Laissons Dieu opérer lui-même cette grâce de choix. Tout ce que nous avons à faire, c'est de nous tenir tranquilles et prêts à tout ce qu'il lui plaira de faire de nous et en nous, ne cherchant jamais notre avantage propre, mais son unique amour. Vous savez bien que, malgré tout ce que nous faisons pour cela, nous sommes si misérables que nous cherchons à tout instant notre propre amour. Nous devrions tâcher, du moins, de faire tout notre possible pour ne chercher que Dieu et son saint amour, ou nous en approcher le plus que nous pourrons. Cette règle n'empêche pas non plus que vous ne preniez toutes vos récréations et délassements de vacances. Je n'ai pas besoin de m'étendre là-dessus, vous savez bien comment j'entends les choses.

CONDUITE EXTERIEURE

Maintenant, pour votre conduite extérieure agissez avec prudence, c'est-à-dire allez tout doucement votre chemin, faites toutes choses selon Dieu, en Dieu et par Dieu. Je veux dire en union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il faut nous défier beaucoup de nous-mêmes, et être toujours convaincus que nous ne saurions faire que des sottises, mais sans perdre la paix pour cela, ce qui serait orgueil; gardons une certaine réserve dans notre action, c'est-à-dire agissons avec modération, sans précipitation, et sans nous abandonner à la vivacité de notre esprit et de notre imagination. Il suffit de nous tenir doucement et en paix devant Dieu, sans sortir de nous-mêmes, afin d'écouter paisiblement sa voix qui retentit dans notre coeur, et de suivre doucement et tranquillement le mouvement de la grâce, faisant ce que nous croyons qui sera pour sa très grande gloire, et évitant d'y mette de la précipitation et trop d'activité.  [ ...]

Que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit toujours le souverain et unique maître de votre coeur, et alors sa paix et son très saint amour vous rempliront et vous conserveront pur, saint et sans tache devant son Père; vous serez un objet de tendresse, d'amour et de complaisance pour le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et pour sa très sainte Mère; les anges et les saints se réjouiront devant Dieu; ils l'adoreront et le remercieront avec amour de ce qu'il a bien voulu attirer à lui un aussi pauvre et aussi misérable orgueilleux que vous. Rappelez-vous toujours ces deux choses: la grandeur et la beauté de Dieu, et votre bassesse, votre laideur et votre orgueil.

Que la très sainte paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ remplisse votre âme.

Votre frère et très pauvre serviteur. (L.19)


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