Paroles de François Libermann
EUROSPIRITAINS PRIER LIBERMANN

SES DANGERS  A un jeune prêtre (Rennes, 13 novembre 1838)

Il faut que vous suppliiez sans cesse Notre-Seigneur Jésus d'arracher de votre âme tout amour-propre, tout retour sur vous. Si vous pouviez gagner cela pendant le saint temps de votre maladie, ce serait un grand bien.
Dans le fond de votre âme, il reste cette vieille habitude par laquelle on se recherche soi-même en tout ce que l'on fait. En cet état, le premier mouvement se porte vers soi, au lieu que l'on devrait aller toujours tout droit vers Dieu et agir uniquement en lui et pour lui. Quand, au contraire, on a une fois acquis l'habitude de se porter en premier lieu vers Dieu, on a rendu Dieu le maître absolu de son âme, et il faudrait alors un effort pour se détourner de lui. La grande source du péché, qui réside dans la chair, est comme tarie; car elle consiste précisément dans cette tendance qui courbe toujours notre pauvre âme sur elle-même. Voilà pourquoi, mon très cher, je vous exhorte à vous habituer, dans votre retraite, à tenir votre âme unie à Dieu, non pas tant par l'esprit que par la volonté et le fond de votre être. De la sorte, vous adhérerez à Dieu, vous désirerez Dieu, vous vous porterez vers Dieu en toutes choses. Allez en cela en toute douceur, en toute paix et suavité et n'en faites pas un travail; car ce serait encore vanité et affliction d'esprit; ce serait encore pour vous que vous travailleriez, et non pas pour Dieu.

Très cher, nous sommes bien misérables sur la terre; si nous ne faisions rien, notre chair corrompue prendrait le dessus et nous serions en proie à tous les mauvais penchants; et quand nous nous mettons à l'ouvrage, nous ne faisions de nous-mêmes que des actions défectueuses ou mauvaises. Comment donc nous tirer d'affaire ? En visant doucement notre très aimé Seigneur Jésus, qui est notre tout aimable médecin,  en nous tenant dans notre bassesse et pauvreté devant lui, et en suivant paisiblement et doucement le mouvement et l'impulsion qu'il nous donne. Prenez l'habitude de cette union à Jésus; ayez souvent l'oeil de votre âme tourné vers lui, et l'oreille intérieure attentive à sa divine voix.

Voilà, mon cher, il me semble, le moyen de se donner tout à DIeu et de parvenir à se détourner de soi-même. Vous ne vous faites pas d'idée combien ce retour de notre âme sur elle-même est nuisible, et combien ce défaut nous suit partout [ ... ]. Ce défaut radical nour rend lâches, mous, craintifs, incertains dans nos démarches et nos entreprises, et cause encore une foule d'autres petits maux. Il énerve les forces de notre âme, nous enlève quelquefois toute espèce de goût pour les choses divines, produit en nous des tristesses et des embarras, nous fait revenir sur nos démarches et rétracter ce que nous avons fait de bon. D'autres fois, au contraire, ce défaut nous rend tenaces dans nos sentiments, nos paroles, nos actions et nos entreprises, alors qu'il ne faudrait pas l'être; comme aussi il nous fait céder à tout vent; il nous laisse parfois indifférents et comme sans vie dans les choses que nous devrions embrasser avec ardeur. Il nous rend imprudents, il embrouille nos idées, et nous empêche de voir les choses sous le point de vue qu'il faudrait. Il fait que nous sommes tantôt lents, tantôt prompts, et cela mal à propos. Il nous empêche de discerner les volontés divines dans nos âmes; il arrête la grâce, met un obstacle continuel à la divine opération, et nous fait aller souvent à l'opposé. Voilà pourquoi, mon cher, si, pendant cette sainte retraite que vous faites à Marie-Thérèse, vous vous occupez sérieusement à détruire en vous ce regard intérieur, ce retour et cette complaisance en vous-même, vous aurez gagné un trèsor immence. Occupez-vous donc de vous tenir uni, abandonné à Notre-Seigneur dans un grand esprit d'humiliation et d'abaissement intérieur, dans un grand désir de vous débarasser de vous-même, de vous oublier, de vous négliger entièrement, et d'avoir toujours toutes les facultés spirituelles et sensibles de votre âme uniquement en Dieu. Je ne vois que ce moyen pour venir à bout de ce misérable amour-propre. Visez à Notre-Seigneur et à l'humiliation de coeur et d'esprit devant lui. Tâchez d'acquérir en cela une certaine énergie et force d'âme qui vous manquent, ce qui tient, je crois, en partie au défaut que je vous signale. C'est en Notre-Seigneur et par Notre-Seigneur qu'il faut tout acquérir, et non par vos inquiétudes et votre travail. (L. 138) 

COMMENT LE COMBATTRE    A un séminariste (Rennes, 1er juin 1839)

... Ne faites  pas attention à ce que les autres pensent de vous. Lorsque ces idées que les autres pensent bien ou mal de vous se présentent, il est bon de les mépriser et de les regarder comme une tentation. Visez, en ces circonstances, à mettre votre esprit en repos; entrez doucement dans un esprit d'humilité devant Notre-Seigneur, par un regard sur lui et une vue de votre bassesse et de votre pauvreté, et en faisant abstraction de cette idée en question. Cela fait, allez vore chemin comme si de rien n'était; vous n'en viendrez pas toujours aussitôt à bout, mais il faut aller tout de même et négliger, oublier le mieux que vous pourrez ces idées et ces pensées. (L. 169)

PROVIENT DE L'AMBITION ET DE LA COMPLAISANCE EN SOI   A un séminariste (Rennes, 2 mars 1840)

Mon très cher, il est très facile de mépriser les choses de la terre et de ne faire aucun cas de l'estime des hommes; mais le plus souvent ces sentiments, dans les âmes qui ne sont pas entièrement mortes à elles-mêmes, sont un mélange de la grâce de Dieu et de l'amour-propre. En cela il y a du bon cependant, et si l'on agit avec sincérité et un désir véritable de se sanctifier, l'amour-propre diminue, puis la grâce augmente par le soin que nous avons d'être fidèles, et par les désirs continuels que nous avons devant Dieu de vaincre cet amour-propre.

L'amour-propre est ici de deux sortes.
- Quelquefois on méprise les choses de la terre, on se met au-dessus de l'estime des hommes par ambition; on s'estime plus que les autres, parce qu'on paraît être plus que les autres; et alors ce sentiment est accompagné d'une espèce d'indifférence et de mésestime qui sont très mauvaises.
- Quelquefois, ce sentiment est accompagné de complaisance en soi, dans un désir naturel de la perfection, ou plutôt dans un désir d'amour-propre; et alors on fera un retour sur soi, on sentira une certaine satisfaction en soi-même, ce qui est encore très mauvais.
Il faut que nous soyons toujours bas et petits en nous-mêmes, devant Dieu et devant les hommes et que, dans les actes des vertus et dans les désirs de perfection, notre esprit ne se porte jamais sur nous, mais qu'il soit fixé en Dieu. (L. 207)   

SOURCE DE LA PLUPART DES IMPERFECTIONS  A une dame (Amiens, 9 mars 1848)

La question est de savoir si c'est l'amour-propre qui est le défaut dominant, et si c'est, par conséquent, l'amour-propre qu'il faut principalement attaquer. Je ne le pense pas. Il ressemble à ces mauvais sujets qui se trouvent dans les grandes villes. Aussitôt qu'il y a un trouble, un désordre quelconque et quel que soit le motif pour lequel il existe, ces mauvais sujets en font partie, ils se trouvent dans toutes les émeutes. Eh bien ! il en est de même de l'amour-propre chez vous; il se mêle dans tout ce qui vous agite et il en fait l'âme, parce que ce sera toujours lui qui criera le plus fort. Cependant, ce n'est pas toujours lui qui est la source du mal, ce n'est pas toujours lui qu'il faut attaquer.

Remarquez-le bien: toutes les fois que votre âme est calme, vous surveillez facilement cet amour-propre et vous en venez à bout. Ce n'est que dans les moments de trouble qu'il échappe à votre vigilance et qu'il s'affranchit de votre pouvoir.

La grande occupation de votre âme doit être de modérer ses mouvements et d'acquérir une humble soumission et abandon entre les mains de Dieu. Il vous est permis, il vous est même bon d'avoir des désirs de votre avancement spirituel, mais ces désirs doivent être calmes, humbles et soumis au bon plaisir de Dieu. (L. 376)  


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